Vingt-cinq ans d'apprentissage

1946


Paroles : Bourvil
Editions Fortin
Enregistré en 1946

Tel que vous me voyez, j'ai trente-cinq ans. 
Eh! bien je n'ai pas encore appris de métier. 
Oh! ce n'est pas la faute de mes parents... ils m'ont fait faire vingt-cinq ans d'apprentissage. 
À l'âge de dix ans, comme j'avais des dispositions pour le dessin, ils me placèrent chez un entrepreneur de peinture qui leur demanda trois ans d'apprentissage. 
Malheureusement ! mon patron était un ancien charbonnier tombé dans la peinture à l'huile, si bien qu'au bout de trois ans d'apprentissage, j'avais appris à... casser du bois. 
Alors, mes parents me placèrent chez un charbonnier qui leur demanda quatre ans d'apprentissage... pour m'apprendre à servir du charbon. 
Malheureusement, mon nouveau patron, sachant que j'avais été peintre, me fît employer mon temps à peindre sa boutique, si bien qu'au bout de quatre ans d'apprentissage, j'avais appris à... parler l'auvergnat. 
Alors, mes parents me dirent : « Voici que tu connais une langue de plus, il faut utiliser tes aptitudes» 
Et ils me placèrent dans un magasin de nouveautés en qualité d'interprète. 
Malheureusement, les Auvergnats qui venaient dans ce magasin-là s'exprimaient tous en espagnol, si bien qu'au bout de cinq ans d'apprentissage j'avais appris à... ficeler les paquets. 
Alors, mes parents me placèrent chez un épicier qui leur demanda six ans d'apprentissage. 
Un épicier fit d'abord des difficultés parce que je n'étais pas bachelier ès sciences; 
néanmoins il me prit pour casser du sucre. 
Comme j'avais déjà cassé du bois, j'étais un peu au courant du travail. 
Malheureusement les clients s'étant mis à acheter du sucre cassé à la mécanique, je restai dans l'inaction, si bien qu'au bout de six ans d'apprentissage j'avais appris à... nettoyer les carreaux. 
Alors, mes parents me placèrent chez un marchand de vins qui leur demanda sept ans d'apprentissage pour m'apprendre à rincer les verres et j'étais tellement habitué à rincer les verres... que j'étais noir tous les jours. 
Alors ils m'ont mis dans une blanchisserie qui me demande sept ans d'apprentissage, mais comme je voulais aider la repasseuse elle m'a dit : « Vous repasserez demain... ». 
Ah ! pardon, cette dernière fois j'avais appris quelque chose : J'avais appris à ne rien faire. 
Alors, mes parents me placèrent dans l'Administration, si bien que je ne fais rien. 
Eh ! bien, je ne m'en porte pas plus mal. 
Mes parents ont même découvert que c'était la profession pour laquelle j'avais le plus d'aptitudes. 
Ce qui m'étonne, c'est qu'ils aient mis vingt-cinq ans à s'en apercevoir.

Merci à Jérémie pour ces paroles

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